mercredi 21 décembre 2022

Un cas original de spécialisation alimentaire de l’Effraie des clochers sur des oiseaux marins en milieu insulaire

Archipel de Molène

Un cas original de spécialisation alimentaire de l’Effraie des clochers sur des oiseaux marins en milieu insulaire

 

L’histoire d’une Effraie des clochers qui niche dans un terrier

Tout commence en 2017 sur l'île de Béniguet dans l’archipel de Molène lorsqu’une Effraie des clochers, espèce occasionnelle, est régulièrement entendue au printemps. L’année suivante, l’espèce est de nouveau  présente au printemps. Deux adultes en plumage nuptial sont même aperçus ensemble. L’Effraie des clochers est alors considérée comme nicheur possible sur l’île.
En 2019, l’espèce est de nouveau régulièrement entendue au printemps, sans autre indice de reproduction. 

C’est en 2020 que les choses s’intensifient et que la preuve de reproduction de l’espèce est obtenue, les chouettes se sont  installées dans un terrier !  Jusqu’alors, si la nidification de l’espèce sur l’île d’Ouessant avait déjà été observée, ce n’était pas le cas dans l’archipel de Molène.
En 2021, un couple niche de nouveau sur l’île et s’installe dans l’un des bâtiments de l’ancienne ferme. Les chouettes qui se sont cantonnées sur l’île de Béniguet se nourrissent alors de micromammifères et des passereaux présents , mais aussi de plusieurs dizaines d’océanites tempête. Ces petits oiseaux marins aux mœurs nocturnes à terre, peuvent être observés  au large en journée, voletant sur les flots. Ce sont alors les premiers cas de prédation d’océanites par la chouette effraie observés dans l’archipel de Molène. 

Mais comment expliquer cette nouvelle habitude ? Comment les effraies des clochers sont-elles parvenues à coloniser un nouvel habitat ? 

Premier indice : une vie nocturne

En effet, en période de reproduction, les océanites sont des oiseaux actifs la nuit pour échapper aux  prédateurs, comme les goélands. Ce  comportement  n’est pas passé inaperçu aux yeux des  effraies, elles-aussi nocturnes. Elles  ont alors trouvé des proies locales idéales pour l’été : les océanites tempête . 

Le couple d’effraie s’est ainsi mis à nicher sur l’île de Béniguet après avoir découvert cette ressource alimentaire intéressante. Cependant, à l’arrivée des mauvais jours, les océanites migrent vers les côtes africaines et désertent les îles bretonnes. Fermeture du buffet, retour au menu habituel. 

Second indice apporté par le baguage

Les océanites font effectivement l’objet d’un programme de baguage et d’un comptage annuel mis en place par Bretagne Vivante, actions réalisées dans le cadre d’une convention avec le Parc naturel marin d’Iroise. Le baguage permet, entre autres,  de rendre compte des déplacements des individus et de leur fidélité au site de reproduction. Ainsi, environ 900 couples au total ont été dénombrés dans l’archipel en 2021. 

À l’automne, les effraies présentes sur l’île de Béniguet ont donc, soit quitté l’archipel et regagné les côtes pour reprendre leurs habitudes hivernales, soit sont restées sur l’île pour s’y nourrir d’autres proies notamment des  micromammifères (souris, musaraignes, etc.). 

En 2022, une nouvelle surprise attend les ornithologues : la présence d’une Effraie des clochers a été constatée sur l’île de Balaneg, mais seulement en fin d’été, sans y nicher. L’oiseau a également exercé une pression de prédation importante, comptant au minimum une centaine d’océanites, dont une douzaine d’oiseaux bagués, en plus de quelques centaines de micromammifères. 

Quel impact démographique de cette prédation sur les océanites ?

Tout cela nous mène aujourd'hui à analyser l’impact de la prédation des effraies sur les populations d’océanites sur l’archipel de Molène. En effet, l’apparition d’un nouveau prédateur nocturne pourrait avoir un impact négatif sur la population nicheuse du plus  petit oiseau marin d’Europe. 

Il est donc nécessaire de suivre ces populations de près afin de comprendre et d’anticiper les risques et impacts liés à cette nouvelle prédation. 

Pour cela, l’Office Français de la Biodiversité s’est chargé de collecter les pelotes de réjection produites par les effraies insulaires afin de connaître leur contenu. Ces pelotes de réjection sont recrachées par les chouettes car constituées des restes non digérés (os, poils, plumes, etc...) de leurs repas. Les lots de la saison 2022 ont été confiés à Bretagne Vivante, qui les décortiquera  pour savoir : combien et quels océanites ont été prédatés durant la saison .

Pour ce travail d’analyse de pelotes (près de 200), Bretagne Vivante a reçu l’aide des étudiants de l'Institut universitaire européen de la mer (IUEM). 

Pour l’instant, quelques bagues posées par Bretagne Vivante ont été retrouvées parmi les ossements. Elles devraient permettre de mieux connaître les océanites prédatés et leurs habitudes.

Merci tout particulièrement à Gaël Moal (OFB) et Hélène Mahéo (OFB-PNMI) pour le suivi de l’Effraie sur les îlots de l’archipel de Molène et pour la collecte des pelotes de réjection.