lundi 25 octobre 2021

Le poulpe en Bretagne-sud : épisode anecdotique ou changement durable ? 

Bretagne

Le poulpe en Bretagne-sud : épisode anecdotique ou changement durable ? 

Peut-être avez-vous lu dans la presse de cet été les articles consacrés à la prolifération des poulpes (ou pieuvre une seule même espèce : Octopus vulgaris dans nos eaux) et aux inquiétudes des pêcheurs du Morbihan qui ont vu leurs prises de crabes et de homards en chute libre, les pieuvres ayant « remplacé les crustacés dans leurs casiers ». 
Côté estran, les bénévoles de l'association impliqués dans l'Observatoire des changements sur les estrans (OBCE) ont noté pour la première fois la pieuvre présente dans le Finistère sud lors de leur inventaires. L’espèce est donc venue s’ajouter à la liste intertidale qui compte désormais 515 espèces au total. 
C’est ainsi l’occasion de mieux connaître cette espèce et de se questionner sur sa prolifération soudaine en Sud-Bretagne qui pourrait avoir des conséquences durables sur les écosystèmes littoraux de notre région.

 

Octopus vulgaris, présence et biologie

 

 

 

  

  

   

Une recherche bibliographique semble indiquer que cette espèce qui avait quasiment disparu de Bretagne lors d’hivers très froids, 1956 et 1962-63, avait depuis lentement recolonisé les eaux littorales. Cette recolonisation, peut-être freinée par les hivers de 1985 et 1996/97, restait toutefois relativement modeste et peu visible dans les débarquements des pêcheurs bretons. Le poulpe est resté peu ou pas observé à basse mer. Cependant cela a probablement préparé les conditions permettant l’explosion démographique de cet été 2021. Les hivers doux de ces dernières années ont sans doute permis une bonne survie de juvéniles qui ont pu atteindre rapidement leur maturité et se reproduire massivement en moins d’un an. Le cycle de vie des céphalopodes de nos eaux nord-est atlantiques (seiches, calmars et pieuvres) est assez original et a toutes les caractéristiques pour en faire des espèces très favorisées par un réchauffement rapide des eaux marines. Cette dynamique est déjà avérée dans de nombreuses régions du monde.

La pieuvre a une durée de vie courte, 14 à 18 mois en moyenne) avec une croissance très rapide (atteignant 3 kg en un an), qui traduit un appétit vorace. C’est un redoutable prédateur, consommant une grande variété de proies, en priorité les crustacés benthiques, crabes, homards, langoustes, ainsi que les mollusques. Parmi les mollusques les coquilles Saint-Jacques qui se trouvent en surface du sédiment sont des proies privilégiées.

Une espèce opportuniste

C’est donc une espèce qui sait très bien s’adapter dans son environnement ce qui est un atout dans le contexte du changement rapide des écosystèmes marins. Un autre atout énorme dans sa stratégie démographique est le très grand nombre d’œufs que chaque femelle peut pondre. Sur les parois de son abri de roche ou de sable elle fixe entre 100 000 et 500 000 œufs de quelques millimètres rassemblés en grappes. Elle va les protéger quelques semaines puis mourir peu de temps après. Le mâle après l’accouplement va également mourir quelques semaines plus tard.
La phase larvaire pélagique est de 3 à 5 semaines en moyenne, mais peut atteindre 3 mois dans les eaux les plus froides de son aire de répartition, ce qui facilite son extension dans de nouveaux secteurs géographiques.
Tous ces facteurs caractérisent une espèce dite « opportuniste », bonne candidate pour s’adapter au changement global en cours.

De moins en moins de prédateurs

Dans des conditions normales, les jeunes pieuvres ont de nombreux prédateurs qui régulent les populations à tous les moments de la croissance. Mais le plus gros changement sur ce point est sans aucun doute, induit par la surpêche, l’effondrement de l’abondance des individus de grande taille des espèces prédatrices, qui seules pouvait limiter l’abondance des pieuvres ayant atteint la maturité sexuelle : gros poissons carnivores benthiques et démersaux dont les sélaciens (requins, roussettes), mais aussi les mammifères marins, dauphins et phoques. Les pieuvres n’ont donc aujourd’hui presque plus de prédateurs naturels efficaces.

Enfin, les pieuvres bénéficient du réchauffement des eaux marines tout au moins dans la gamme des températures du littoral atlantique actuelles et prévues pour les prochaines dizaines d’années. L’espèce est très abondante en Méditerranée et sur le littoral atlantique de l’Afrique de l’ouest où elle fait l’objet de pêcheries importantes. De plus il a été montré que les femelles pondent un plus grand nombre d’oeufs dans les limites nord de sa répartition comme dans le golfe de Gascogne et donc en Bretagne sud. C’est donc une stratégie qui facilite l’expansion vers le nord.

En conclusion, même si l’hiver prochain était froid, et/ou que l’été 2022 montrait un retour à « la normale », tous les signaux sont là pour que la pieuvre devienne ces prochaines années une espèce commune de nos estrans -même en Manche - avec des épisodes de prolifération suivis de régulation, mais dont les conséquences sur les écosystèmes littoraux et même intertidaux risquent fort de ne pas être négligeables.

  

Ne pas confondre avec...

Le poulpe blanc (Eledone cirrhosa) vivant normalement en profondeur (25 à 700 m), peut être exceptionnellement observée sur les estrans (1 observation en Côtes d’Armor - cf. estran22). Plus petite (<1kg) et moins prolifique que le poulpe commun, cette espèce se reconnait avec la présence d’une une seule rangée de ventouses sur les tentacules tandis que Octopus vulgaris en a deux.