mercredi 10 octobre 2018

Chronique Juridique : Mais pourquoi diantre le TK Bremen s’est-t-il échoué à Erdeven ?

Bretagne

Le 16 décembre 2011 la Bretagne se réveillait, encore une fois, avec dans ses océans une nouvelle nappe d’hydrocarbure. Cette fois-ci, le responsable est le TK Bremen, navire maltais affrété par une société turque, qui dans la nuit s’est échoué sur une plage d’Erdeven, y perdant quelques 112 tonnes d’hydrocarbures (à plus ou moins 112 tonnes près). Le procès du capitaine s'est tenu début octobre à Brest. Bretagne Vivante était partie civile

La suite fut assez rapide, nettoyage de plages, avec l’accompagnement de notre expert botaniste Yvon Guillevic, quelques oiseaux mazoutés mais heureusement assez rares, mais, surtout, un très spectaculaire et efficace chantier de démantèlement conduit en plein cœur de la zone Natura 2000 et au milieu des dunes.

Bretagne Vivante tout comme plus de 50 parties civiles, dépose plainte, et cela n’est que près de 7 ans plus tard, début octobre 2018, qu’un procès a lieu à Brest.

Malheureusement, seul le capitaine du navire était présent sur le banc des prévenus, sans son armateur. Si le procès a permis, aux termes de l’audition de plusieurs témoins et experts, de bien établir la chronologie des événements, certains faits resteront flous et des questions en suspens. A la question, mais quelle mouche a bien pu piquer le capitaine pour le convaincre de prendre la décision de quitter le port de Lorient, dans la matinée du 15 décembre, alors qu’un avis de tempête était annoncé pour la nuit, nulle réponse raisonnable ou rationnelle n’a pu être apportée.

Sa zone de mouillage était-t-elle adéquate ? Les témoins ne sont pas unanimes là dessus. La manœuvre infructueuse effectuée dans la nuit pour essayer de changer de point de mouillage était-t-elle adéquate ? Selon les témoins et experts auditionnés, chacun a sa propre idée, mais aucune analyse ne se dégage avec évidence.

Une chose par contre se dégageait avec certitude, personne au sein du port de Lorient n’avait le pouvoir d’interdire au TK Bremen de quitter le port. Et c’est encore heureux, le capitaine restant le seul maître des décisions à prendre pour son navire.

Alors, donc, pouquoi, et comment le TK Bremen s’est-t-il échoué ? A écouter l’expert cité par la défense, c’est à cause du vent, particulièrement fort, et pour cause, il y avait une tempête, ce qui démontre sa démonstration...Nul ne saura quels honoraires cet honorable expert maritime cité par la défense aura perçu pour arriver à une conclusion aussi magistrale. Mais avouons le, l’expert suivant cité par le tribunal ne nous a pas beaucoup plus convaincu en expliquant que si le TK Bremen avait quitté le port lorientais, c’était parce que quand on est marin, on aime naviguer et qu’on n’aime pas rester au port. A chacun ses explications, rationnelles, ou émotionnelles.

On ne saura pas non plus où le capitaine est allé inventé qu’il avait demandé l’assistance d’un remorqueur à 23h50 alors que l’analyse des conversations téléphoniques montre qu’il ne l’a fait qu’à 00h40. Mais selon certains témoins experts, il était déjà trop tard, le navire était en difficulté dès… 20h00 ! L’abeille Bourbon, le seul navire capable d’affronter une telle tempête était stationné Brest, et, ne sera sur place que 6 heures après avoir été appelé. Un des témoins clés expliquait tout simplement au tribunal : de toute manière, à partir de 20h00, c’était fichu, on ne pouvait plus rien pour le TK Bremen.
La suite ne fut qu’une longue et dure histoire de chasse en direction du littoral, avec un capitaine criant à tue tête à la radio : « tout va bien » (madame la marquise). Le fait que le navire se soit échoué sur une plage à Erdeven en restant debout sans qu’aucun marin ne soit ne serait-ce que blessé, plutôt que de se fracasser sur des rochers quelques centaines de mètres plus loin permit de dire qu’on avait quand même évité une bien plus grave catastrophe. Il n’en fallait pas tant pour essayer de nous émouvoir en montrant l’héroïsme du capitaine qui parvint à sauver tout son équipage, sans même aucun blessé.

Le procureur, a réclamé 20 000 euros d’amende et 6 mois d’emprisonnement avec sursis à l’encontre du capitaine du navire. Le TK Bremen s’est jeté dans la gueule du loup. Le navire était incapable de résister à la tempête, en raison de sa faible force de propulsion, et de sa situation à lège qui lui faisait subir une plus grande prise au vent et réduisait sa force de propulsion. Le capitaine qui maîtrise et connaît son navire aurait du savoir qu’il ne pourrait pas faire face à une telle tempête. Telle est la faute qu’il a commise. Il aurait été plus prudent de ne pas quitter le port de Lorient, mais, jusqu’à l’heure où la tempête a forci, il était encore temps de revenir à l’abri ou demander l’aide d’un remorqueur.

Au sein de Bretagne Vivante, les trois jours d’audience et la lecture attentive du dossier d’enquête nous ont convaincu que le capitaine du TK Bremen était bien responsable de l’échouement de son navire. Mais personne ne nous dira et ne pourra nous raconter à quel point ses actes et décisions ont été dictées par son armateur, avec lequel il a eu plusieurs dizaine d’échanges téléphoniques entre son départ du port de Lorient et son échouement à Erdeven...

Délibéré le 13 décembre.

Romain Ecorchard, Juriste, Bretagne Vivante