Démaillage d’un océanite capturé au filet sur l’île de Banneg dans l’archipel de Molène © Hélène Mahéo

lundi 13 juin 2016

Épisode 3 – Un œuf proportionnellement très volumineux

Ile de Banneg, Réserve naturelle nationale d'Iroise

Le mois de juin est la pleine période de ponte pour les océanites en Bretagne. Plus au sud, en Méditerranée, la reproduction est plus précoce d’environ un mois tandis que plus au nord, en Écosse, la reproduction est plus tardive d’environ un mois. L’œuf unique représente un quart du poids de la femelle, une proportion qui compte parmi les plus élevées connues chez les oiseaux. L’œuf est tout blanc, avec juste une petite couronne de petits points rougeâtres à son extrémité la plus arrondie. Durant six semaines, la femelle et le mâle vont se relayer pour le couver, passant en moyenne trois jours immobiles dans leur terrier, sans s’alimenter, avant d’être remplacé par leur partenaire. Magie de la nature, cet œuf peut être laissé quelques jours sans être couvé par les parents, sans que cela n’altère le développement de l’embryon. Cela peut se produire si le couveur doit impérativement partir en mer pour se nourrir alors que son partenaire tarde à revenir le relayer, pour des raisons liées à de mauvaises conditions météorologiques et à des difficultés à trouver suffisamment de nourriture.

Dans l’archipel de Molène, le mois de juin est aussi la période où se déroule la première session de capture nocturne des océanites. L’opération est réalisée avec l’autorisation du CRBPO (Centre de Recherche sur la Biologie des Populations d’Oiseaux, Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris) et du Conseil scientifique de la réserve naturelle. Des filets spéciaux sont tendus sur l’île de Banneg et les oiseaux sont capturés pendant la nuit. Dans les dernières lueurs du jour, on peut parfois apercevoir les premiers océanites, petits fantômes de la nuit, papillonnant au ras du sol. Les captures au filet durent jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Chaque oiseau est muni d’une bague métallique sur laquelle figure la mention « Muséum Paris » et un numéro unique, qui est sa carte d’identité (par exemple SE28730), puis il est mesuré et pesé avant d’être relâché.

Durant trois nuits consécutives, du 7 au 10 juin 2016, entre minuit et cinq heures du matin, l’équipe d’ornithologues de Bretagne Vivante a capturé 702 océanites, dont 8 individus bagués à l’étranger, 3 en Grande-Bretagne, 3 au Portugal et 2 en Espagne. Un de ces oiseaux avait été bagué le 6 juin de l’autre côté de la Manche au cap Lizard, en Cornouailles anglaises, soit 2 jours plus tôt et 170 km plus au nord. À une cadence d’environ une à deux minutes de manipulation par oiseau, les océanites sont bagués, ou contrôlés pour ceux qui étaient déjà bagués, mesurés, pesés, et relâchés. Parmi tous ces oiseaux qui défilent, on peut identifier grâce à leur numéro de bague des petits jeunes de deux ou trois ans. On peut aussi identifier, grâce à l’état de leur plaque incubatrice et à leur poids, des reproducteurs bien grassouillets qui viennent prendre le relai de leur partenaire pour couver l’œuf ou des reproducteurs amaigris après trois jours de jeûne qui viennent juste d’être relayés et qui repartent en mer pour reconstituer leurs réserves énergétiques.

Ce programme de baguage à long terme sur un oiseau marin est l’un des plus anciens en France métropolitaine. Il a été initié au milieu des années 1970 par Georges Hémery, décédé en 2013, qui a étudié les colonies d’océanites des îlots de Biarritz, et par Jean-Yves Monnat, qui a lancé quelques années plus tard dans le cap Sizun, dans le Finistère, un autre programme phare de baguage des oiseaux marins en France, sur une autre espèce, la mouette tridactyle. Le baguage des océanites a été assuré par la suite par des équipes d’ornithologues bénévoles, avant d’être repris et coordonné depuis 1997 par Bernard Cadiou, biologiste « oisomarinologue » à Bretagne Vivante, épaulé par Hélène Mahéo, la conservatrice de la réserve naturelle, et David Bourles, le garde technicien, et aussi par des ornithologues bénévoles. Les plus vieux oiseaux bagués dans l’archipel de Molène ont aujourd’hui plus de 35 ans, et l’un d’entre eux est retrouvé tous les ans dans le même terrier depuis 2001.